Je suis demeuré silencieux trop longtemps.
J'écris toujours, surtout pour la radio, mais depuis mars
je ne trouvais pas la volonté d'écrire sur la grimpe.
L'hiver
fut long mais intéressant avec toutes ces nouvelles falaises
et tous ces nouveaux projets. Le " printemps ", c'est
une autre affaire
La maladie a revisité ma famille non pas une, mais deux
fois.
Gère Mène est encore en convalescence. Ma mère
ne voit plus rien ou presque.
Moi, j'ai été malade durant un mois mais je ne suis
pas allé voir le docteur. Le tout a débuté
le lendemain d'un repas de moules, une semaine avant Pâques.
J'étais tellement faible que je devais me coucher en arrivant
du bureau!
Rien
à voir avec l'escalade, vous me direz!
Non, pas réellement.
Mais les moments creux de notre vie ont un impact direct sur notre
motivation.
D'autant
plus que, par un curieux hasard, le vide s'est fait autour de
moi au même moment. Plus de nouvelles, plus d'appels sur
Skype, plus de projets. On a décidé que je devais
être trop vieux, trop excentré, trop excentrique
ou simplement trop dérangeant pour la stabilité
du petit monde de l'escalade.
Il se passe tellement de choses, d'ailleurs, dans ce petit monde!
Il
faut que je le dise
Quel vide, mes amis, quel vide!
Individuellement,
nous avons tous du plaisir.
Preuves par l'exemple : François Colas et sa bande de zouaves
dont on se demande comment ils peuvent grimper avec des veines
qui contiennent un liquide rouge autre que le sang.
Et le zal qui visite présentement le sud des États-Unis.
Les autorités ont demandé aux habitants de se munir
de bouchons protecteurs pour ne pas qu'ils entendent les insanités
débitées tant au pied des falaises qu'aux restaurants
et hôtels.
Et le petit couple d'équipeurs qui nettoie les falaises
au ''blower'' tout en surveillant une douce enfant digne de mon
propre rejeton (et toute aussi volubile
).
Mais
passé le stade individuel ou celui des petits groupes fermés,
point de salut.
Morne, morne, morne.
Aucune vision, aucun futur sauf la répétition de
ce qui fut fait hier.
Une ou deux autres strates de fonctionnaires en plus; des commissions
et des décideurs qui ne viennent souvent que mettre la
pagaille (vous espériez quoi???).
Les mêmes vieilles ritournelles qui ne règlent rien.
On chiale après les salles! On déteste les débutants
(qui ne connaissent rien
comme si nous, on en connaissait
plus en commençant!)! Le terrain d'aventure n'est pas protégé
contre les vilains équipeurs (à cinq douzaines par
toute la France à faire du TA de couenne, ils peuvent pas
être partout!) et les grimpeurs qui ne sont pas assez ''verts''.
Vous
auriez dû me voir il y a un mois : j'étais vert du
matin au soir et je ne me suis même pas plaint!
Depuis
cinq ans, je remarque qu'on se lamente de plus en plus. Sans arrêt.
Une plaie.
On critique même les meilleures volontés uniquement
pour prouver qu'on existe - et au diable le fait qu'on ne connaisse
rien ou juste assez pour avancer quelques arguments qui ne tiendrait
pas la route devant un sophiste sur la brosse depuis huit jours.
C'est
le festival des nombrils!
On
se regarde le nombril et on le trouve beau et profond à
souhait!
Et
bien, chers nombrillistes, j'ai une petite nouvelle pour vous.
Moi,
j'en ai deux, des nombrils!
Oui,
deux. Et ça me donne le droit d'écrire et de vous
critiquer comme il me plait jusqu'à la fin de ma vie. Et
chez nous, on vit vieux
Oui,
Claire, j'ai deux nombrils et Marc Antoine te le confirmera.
Ça
m'a fait mal, cet abandon de tous sauf ceux que je sais maintenant
être mes amis les plus fidèles. Ça m'a fait
mal, toute cette souffrance autour de moi. Ces heures à
la clinique avec ma mère. Gère Mène à
l'hôpital. Cette vie de con sans espoir
on dit que
l'enfer, c'est l'éternité sans espoir. Et bien je
connais l'enfer. Je mange, je bois, j'écoute, mais il y
a une dissociation en quelque part.
Il
ne me reste que ma passion et celle-ci est assombrie ( pas longtemps,
je vous le jure) par un milieu qui surnage. Qui semble aller vers
un cul de sac, un peu comme le dodo. Vous savez, cet oiseau trop
nul pour avoir le réflexe de fuite face à un prédateur!
Je ne juge pas le dodo
mais le milieu de la grimpe
on triche même au Piolet d'Or alors on dit quoi à
nos enfants?
Il
faut être positif! Je regarde Gère Mène et
ses rendez-vous chez tous les spécialistes de la région.
Jamais une plainte malgré son état de santé,
une maladie qui tue. Qui a tué sa mère, sa grand-mère,
ses tantes. Elle est tannante pas qu'un peu (je vous conterai
la semaine prochaine) mais jamais elle ne se plaint.
Elle vit le moment présent au maximum!
Elle a des projets. Elle a l'énergie. Elle vit chaque minute!
L'été est revenu avec son lot d'insectes piqueurs.
Je supporte peinture et rénovation. Rien n'est pire qu'une
Gère Mène en convalescence
Je
n'attends plus des projets, des messages, des conversations vides
de sens. Je n'attends rien sinon que la présence de quelques
amis sincères et la pétarade de ma perceuse. La
surprise d'une photo dans mon courrier, le retour de ma forme,
les sourires au bas d'une paroi. La guérison de Gère
Mène. Le bien être de ma mère. Le sommeil
de mon rejeton
Parce
qu'ultimement nous sommes seuls. Nous sommes responsables de notre
propre plaisir. Chaque minute perdue à critiquer, à
magouiller, à convaincre, à vouloir jouer au gérant
d'estrade, à gravir les échelons vers une notoriété
de décideur, à perdre sa vie à la gagner
tout en piétinant la foule sous ses pas, et bien chacune
de ces minutes en est une de moins à jouer à l'hédoniste
et à prendre plaisir à vivre sa vie.
Parce
que la vie, on ne sait jamais quand on en sort. Et que le dernier
moment de regret ne sera pas celui du message de haine sur un
forum, du moment de gloire en petit comité pour empêcher
les autres de grimper ou d'équiper, du vilain tour à
la communauté en ouvrant un site payant (oui, ça
arrive bientôt) . Non, le dernier regret sera cette belle
journée de soleil perdue à ne pas grimper!
Je
ne convaincrai personne. Surtout pas mes amis. Eux, ils profitent
au maximum. Malgré les coups du sort. Ce sont des hédonistes
qui s'assument.
Quelle
pitié pour les autres
Pour
fêter mon retour, je me suis acheté des ''New Mugen''
et je suis allé les essayer sur la plus belle paroi découverte
depuis quinze ans. J'ai équipé quelques voies hier
et on les a toutes essayées tellement que j'ai de la difficulté
à fermer mes mains ce soir. C'est tellement plus agréable
que de planter des fleurs ou tondre le gazon. Tellement plus agréable
que de ramasser les amas dans le sous-sol. Certainement mieux
que de faire de la peinture à l'intérieur.
Beaucoup plus agréable que vivre par procuration.
Certainement mieux que l'isolement et le sentiment de dépit.
Énormément plus agréable que la maladie.
Considérant
son angulation et le style des prises, ce nouveau mur devrait
être baptisé le ''Mur de la Panique''.
Considérant les aventures arctiques de mon ami Dany et
les déboires de Gère Mène, nous pourrions
facilement modifier et le baptiser le '' Mur de la Paniq''.
Paniq
étant - tous mes lecteurs le savent - le mot Innuktituq
pour ''femme''.
Un grain de sagesse Inuit! Un rayon de soleil dans la nuit arctique.
Paniq!
J'ai frappé un mur et c'était celui de la Paniq!!
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©Photo
Marc Antoine |
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